Le pèlerin désorienté qui cherchait Kyoto à Compostelle, Gideon Lewis Kraus

Il était une rencontre

Partir à Compostelle n’était pas du tout dans mes projets de lectures en ce beau mois d’août. J’avais une pile à lire digne du Mont Everest, mais celui-ci m’a clairement fait de l’oeil, au détour d’une colonne dans ma bibliothèque préférée. On venait de terminer notre périple à pieds le long du canal du midi et on devait partir une semaine aux alentours du Puy en Velay, point de départ de la Via Podensis. Avec son titre à la Romain Puertolas, je m’attendais à trouver un livre tordant qui serait un compagnon de voyage fort agréable pour notre road trip.

L’histoire

Tiens ton slip cher lecteur, la quatrième de couverture vend du rêve. Voilà donc l’histoire vraie de Gideon, notre auteur, en pleine recherche de soi. Las d’une vie bien rangée à San Francisco, il s’envole à l’aube de la trentaine passer une vie de bohème à Berlin. Au bout de plusieurs mois à errer de soirée arties en bar underground, il ne sait plus très bien où il en est. Aussi lorsqu’une nuit, un ami lui propose de prendre part avec lui au pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, il accepte… Sauf qu’au petit matin, il a tout oublié de sa promesse, et doit donc abandonner sa vie de Patachon berlinois pour un mois de marche à travers les Pyrénées.

Mais Gideon n’est pas un pèlerin comme les autres, de confession juive, il aborde ce pèlerinage en terres catholiques comme un voyage au bout de soi et une aventure amicale, plus que comme un voyage vers Dieu. Au gré de ses rencontres, on en apprend plus sur sa famille pour le moins atypique et ses motivations, qui vont le pousser à aller toujours plus loin et toujours plus haut comme le disent les pèlerins sur le chemin des étoiles et à découvrir d’autres chemins de pèlerinages, de nouvelles traditions et à s’interroger sur les motivations qui nous poussent à nous mettre en chemin.

Mon avis

Il était devenu l’indélogeable de mes « C’est lundi que lisez-vous ? » de ces dernières semaines. Avec ses 431 pages, ce beau bébé des éditions Marabout sorti en 2015, m’a accompagnée depuis notre retour de vacances et m’a fait voyager aux quatre coins du globe.

Comme je te le disais en introduction, je m’attendais à un livre dans l’esprit de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea ou de Touriste, de Julien Blanc-Gras. Un roman déjanté, et drôle. J’ai été très surprise de découvrir au fil des pages, un vrai livre de fond, un récit autobiographique, documenté et réfléchi, sur le sens du pèlerinage dans différentes cultures.

On y découvre dans un premier temps, la vie de l’auteur à Berlin. On partage avec lui Le Chemin de Compostelle avant de repartir pour Shikoku et le pèlerinage des 88 temples via Berlin et Shangai, puis de retrouver les siens à San Francisco avant de partir pour un dernier pèlerinage familial à Ouman, en Ukraine.

Après 70 pages de présentation et d’introduction, j’ai donc pris le Chemin tant attendu de Compostelle avec Tom et Gideon depuis Saint Jean Pied de Port, jusqu’à Finisterre. Tout au long de ce chemin, on voit leur amitié évoluer. Ils ont choisi de faire ce voyage à deux et malgré les divergences de points de vue sur le sens de ce pèlerinage, sur le parcours, les ampoules, les douleurs, les sacs trop lourds, ils sont prêts à aller jusqu’au bout.

Au fil des kilomètres, des comptes rendus qu’il envoie à sa famille et de ses méditations, on en apprend plus sur les motivations qui conduisent Gideon à marcher et sur les relations qui le lient à sa famille et surtout à son père, qui après avoir été un rabbin reconnu par sa communauté a décidé de vivre au grand jour son homosexualité. On voit aussi se créer de nouvelles amitiés entre le binôme Gideon-Tom et d’autres pèlerins rencontrés dans les auberges et sur le bord du chemin. On partage avec eux les levers aux aurores pour marcher à la fraîche, les courbatures, la fatigue, la déception de voir certains compagnons terminer le voyage plus tôt que prévu. Je t’avoue avoir eu l’oeil humide avec eux, quand, l’arrivée approchant, la fine équipe prenait conscience avec joie qu’elle touchait enfin au but attendu mais avec tristesse qu’elle allait bientôt devoir se séparer. Pour moi l’histoire aurait pu s’arrêter là, sauf qu’elle continue sur 250 pages environ après…

Si j’ai dévoré la partie Compostelle, pour le reste, cela a été plus compliqué. Gideon, une fois rentré à Berlin, se retrouve dans la posture que tout voyageur connait bien à savoir celle où il faut redescendre de son nuage et reprendre une vie normale. Cette transition est pour lui assez difficile et comme beaucoup d’entre nous, il n’a qu’une seule envie, boucler à nouveau son sac à dos et repartir, en direction du Japon cette fois-ci pour devenir un O-henro-san, et parcourir le Chemin des 88 temples de Shikoku dont lui ont parlé certains compagnons de voyage en Espagne.

Après une visite à son frère Micah, à Shangaï, le voilà donc à nouveau en chemin. Ce pèlerinage, méconnu des occidentaux, est particulièrement prisé au Japon. Il diffère cependant fondamentalement de celui de Compostelle par sa structure, circulaire et non linéaire, sa philosophie et ses paysages. Le long de ce sentier, Gideon dont il partage quelques étapes du début avec son grand père, nous livre une réflexion plus personnelle sur son existence. En proie à la solitude, c’est pour lui l’occasion de réfléchir aux liens qui le lient à son père, aux raisons qui font qu’il lui en veut autant, et à ce qui pourrait finalement les rapprocher. Tout au long des pages de cette partie, on sent Gideon nostalgique de l’Espagne et je ne te cache pas que moi aussi, la fraîcheur des premiers chapitres n’est plus là et j’ai parfois eu l’impression de mettre le nez dans des affaires de famille qui ne me regardaient pas.

Après avoir bouclé la boucle japonaise, Gideon, se sent enfin près à avoir une discussion avec son père. Pour que cette dernière ait lieu, il l’embarque donc, ainsi que son frère en Ukraine, à Ouman, lors de la commémoration annuelle qui a lieu chaque année entre Roch Hachana et Yom Kippour. Ce pèlerinage, qui n’est ni linéaire, ni circulaire mais ponctuel est l’occasion pour les trois hommes de se parler, vraiment, de faire le lien entre passé et avenir.

Voilà donc un livre qui cache bien son jeu, et qui vous surprend là où vous ne l’attendiez pas. Une lecture franchement dépaysante, parfois drôle, parfois émouvante, sans être larmoyante. J’ai trouvé quelques longueurs sur la partie japonaise et j’avais vraiment hâte de toucher au but mais l’esprit de famille et l’aventure ukrainienne de la fin m’ont fait passer une belle fin d’été. Je vous le conseille donc vivement si le Chemin de Compostelle vous attire. Je l’ai trouvé beaucoup plus intéressant en terme de description de l’expérience et en terme de vécu que Le pèlerin de Compostelle de Coelho que j’ai fini par dépit mais qui m’a semblé tellement éloigné de la réalité de ce qu’est un pèlerinage. Le parti pris de continuer le récit au-delà de l’arrivée à la Cathédrale de Santiago, là où normalement les autres ouvrages s’arrêtent était osé, mais c’est finalement un pari réussi. Gideon Lewis-Kraus, nous livre une belle réflexion sur le voyage, le pèlerinage et le rôle que ces derniers peuvent avoir dans nos évolutions personnelles.

Et vous, vous le connaissiez ? Il vous tente ?

À bientôt 😉 …

6 Comments on “Le pèlerin désorienté qui cherchait Kyoto à Compostelle, Gideon Lewis Kraus”

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